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martes, abril 03, 2007

Jean-Pierre de Beaumarchais:"Le Sacristain"


Le Sacristain


Intermède imité de l'espagnol




Scène I


Le théâtre représente une chambre. Une chaise longue est d'un côté. Pauline, dessus, est livrée au sommeil. Elle se réveille et chante.



Pauline, à demi-voix.

Ah! Grands dieux! Est-ce un songe?

Dans quel trouble il me plonge!

Quelle ivresse je sens!

Elle embrase mes sens.

Délicieux plaisir où mon âme s'égare,

Si tu n'es qu'une erreur que le sommeil prépare,

Amour, prolonge cette erreur:

Elle vaut le plus grand bonheur,

Non, jamais, cher amant, ton plus heureux délire

N'eut sur moi tant d'empire.

Mais, grands dieux, est-ce un songe?

Dans quel trouble il me plonge!

Ah! D'un si doux mensonge,

Amour, embellis mon sort.

Pour rêver à mon Lindor,

Fais-moi sommeiller encor.

Elle se remet sur l'oreiller, s'agite et chante. (Récitatif.)

Je ne dors plus. J'ai cessé de jouir.

Je n'embrassais qu'une ombre vaine,

Et mon réveil l'a fait évanouir.

Dans un songe qui nous entraîne,

Faut-il que l'excès du plaisir

Soit un commencement de peine?

(Air mesuré.)

Sommeil, pourquoi me fuyez-vous? (bis)

Je regrette un moment si tendre:

Lindor était à mes genoux.

Je croyais le voir et l'entendre.

Sommeil, pourquoi me fuyez-vous? (bis)

Sommeil, rendez-moi mon vainqueur:

Trompez-moi deux fois au lieu d'une.

Un rêve est sans doute une erreur,

Mais le bonheur n'en est point une.

Sommeil, pourquoi me fuyez-vous? (bis)

(Elle parle.) Ah! Lindor, mon cher Lindor, si je ne puis te voir, au moins suis-je occupée de toi sans cesse. Eveillée, endormie, je ne songe qu'à mon Lindor. Faut-il que l'avarice de mes parents leur ait fait sacrifier mon bonheur à l'appât de quelques richesses, en me livrant à ce vieux Bartholo qui m'enferme toute la journée, et ne m'a encore montré du mariage que les horreurs d'un odieux asservissement! Pardonne, cher Lindor, si je fus forcée d'obéir: je t'en ai dédommagé depuis de tout mon pouvoir. Il est vrai que si les occasions de nous voir ont été rares, c'est que je vis sous les yeux d'un jaloux qui rôde, veille et gronde sans cesse autour de moi, comme ces chiens à qui l'on confie la nuit la garde des jardins... Vrai chien du jardinier, en effet... Il faut pourtant convenir que si l'on peut comparer un argus à un chien, le mien n'est qu'un pauvre chien, une bonne bête de chien qu'il n'est pas trop malaisé d'attraper. (Elle rit.) Ah! Ah! Ah! Je ne puis m'empêcher de rire comme une folle en me rappelant le dernier stratagème que mon amant imagina pour me voir. L'idée de loger dans sa chambre un grenadier qui passait et de venir en sa place présenter à mon jaloux le billet de logement du soldat est une des plus plaisantes choses... Ah! Ah! Ah! Ah! Sous cet habit grivois, avec ces moustaches d'emprunt, ce sabre, ce bonnet en mauvais garçon, je ne reconnaissais pas d'abord mon bachelier. L'air ivre mort qu'il se donna mit la défiance de Bartholo en défaut. Ah! Ah! Ah! Je l'entendais qui disait en le conduisant à son lit: "Pour celui-ci, je ne le crains pas, il n'a besoin que de sommeil." Et moi, jamais je ne l'ai trouvé tant éveillé! Ah Ha! Ha! Ha! Qu'est-ce que j'entends? Le bruit des clefs! C'est mon geôlier qui revient. Son seul aspect glacerait la joie la plus immodérée.




Scène II


Pauline, Bartholo.



Bartholo

Bonsoir, ma chère Pauline, ma petite femme, mon coeur. Je rentre un peu tard, bien las, bien fatigué, je t'assure. Tu t'es sans doute ennuyée en mon absence, mais il ne faut pas me reprocher une course indispensable: tu sais que je te quitte le moins qu'il m'est possible.

Pauline, en bâillant.

Ah mon Dieu oui, je le sais.

Bartholo

Tu me fais bâiller, mon enfant. Sentirais-tu déjà les avant-coureurs du sommeil?

Pauline

Au contraire, ce bâillement en est la suite. Je dormais quand vous êtes arrivé.

Bartholo

Nous nous retirerons ce soir de bonne heure. Il y a plusieurs nuits que je n'ai pas fermé l'oeil: j'ai entendu des bruits sourds, comme des gémissements, et puis un ferraillement, un tapage de chaînes, des voix terribles qui me glaçaient d'effroi.

Pauline

Je dormais paisiblement, je n'ai rien entendu.

Bartholo

Malgré mes frayeurs j'ai respecté ton sommeil. Mais pourtant si c'étaient des esprits, des revenants? Cette maison appartenait avant moi à un contador mayor, et tu sais que ceux qui manient les deniers publics ont plus besoin que d'autres de prières après leur mort.

Pauline, à part.

C'est peut-être un nouveau tour de Lindor.

Bartholo

Hem?

Pauline

Oui... de prières après leur mort. Cependant, monsieur, il faudrait voir, consulter. Ce que vous pensez n'est pas dénué de fondement; si vous voulez, mon mari, nous irons ensemble au devin.

Bartholo

Oh non, non... Premièrement je ne me soucie pas que tu sortes. Et puis ce sont de si grands fourbes que ces devins!

Pauline

J'en ai rencontré, je vous assure...

Bartholo

Ecoute, mon enfant. (Il chante sur l'air du confiteor.)

Quand ma mère fillette était,

Un devin menteur et profane

Lui prédit qu'elle épouserait

Un assassin à tête d'âne.

Vois comme il faut croire au devin:

Mon père fut un médecin,

Le fameux Bartholo, si renommé à Valladolid.

Pauline

Ce n'est pas là ce qui m'empêcherait d'ajouter foi à leurs prédictions.

Bartholo

Autre preuve de leur ignorance: c'est encore ma mère qui m'a conté cela, car elle avait comme toi la faiblesse d'y croire. (Même air.)

Quand elle épousa Bartholo,

Une autre sorcière amenée

Lui prédit qu'elle aurait un veau

Pour tout fruit de cet hyménée.

A leur art ajoutez donc foi!

Ma mère n'eut d'enfant que moi

Pauline

Tout cela ne me fait pas changer d'opinion. De mon côté, j'ai des preuves non suspectes de leur profond savoir. (Même air.)

A Burgos quand je demeurais,

Un fameux devin de Castille

Me prédit que je deviendrais

Femme sans cesser d'être fille.

Jusqu'à présent, mon cher époux,

S'il ment, je m'en rapporte à vous.

Bartholo

A cet égard, ma petite, Madrid n'a pas été fait dans un jour. Songe donc qu'il y a à peine sept mois que nous sommes mariés, mon fanfan.

Pauline

Moi, monsieur, je réponds à vos arguments contre les devins, voilà tout. Ce n'est pas que la vie que je mène soit bien gaie...

Bartholo

Si elle n'est pas gaie, elle est honnête et c'est le principal. Dom Bazile est-il venu te donner ta leçon de musique?

Pauline

Quand il se serait présenté, ne m'avez-vous pas enfermée en sortant?

Bartholo

Tu as raison, mon minet, je n'y songeais pas. je suis pourtant fâché de t'avoir fait perdre une leçon.

Pauline

Vous pouvez vous dispenser de la regretter, monsieur. Quand vous auriez été ici, je ne l'aurais pas prise.

Bartholo

Et pourquoi, ma bergère?

Pauline

Qu'ai-je besoin de talents? Pour qui les acquérir? Devant qui les exercer? Je suis condamnée à ne voir personne, et je n'ai jamais si bien senti que ce que vous donnez à Dom Bazile est de l'argent perdu. (On entend heurter à la porte.) C'est peut-être lui qui frappe. Je profite de cette occasion pour vous prier de le renvoyer tout d'un coup: je ne veux plus entendre parler de rien. Un de ces matins je briserai ma harpe et je jetterai toute ma musique au feu.




Scène III


Bartholo, seul.



Quelle humeur! Quelle humeur! Faites tout au monde pour plaire aux femmes, omettez un seul petit point, et soyez bien sûr qu'elles ne vous savent aucun gré de tout le reste. (On heurte une seconde fois.) Voyons qui c'est! (Il va ouvrir.)




Scène IV


Bartholo, Lindor en moine.



Lindor

Que la paix et la joie soient toujours céans!

Bartholo

Jamais souhait ne vint plus à propos. Y a-t-il quelque chose pour votre service ici, mon révérend Père?

Lindor

Monsieur, je m'appelle Dom Roch. J'ai l'honneur d'être sacristain du couvent de monseigneur Saint Antoine. Le révérend Père, l'organiste Dom Bazile qui montre la musique à dona Pauline votre respectable épouse étant incommodé depuis hier, m'a prié de continuer toutes ses écolières et de donner surtout mes soins particuliers à la signora Bartholo dont les progrès rapides...

Bartholo

Je crains bien, Père sacristain, que vous n'ayez pris une peine inutile. Ma femme est d'une humeur, ce soir... Quand vous avez frappé, elle me chargeait de renvoyer pour toujours Dom Bazile et menaçait de jeter au feu tous ses instruments. J'ai bien à souffrir, mon révérend Père, j'ai bien à souffrir.

Lindor

Ces petites divisions intestines ne sont malheureusement que trop communes chez les plus honnêtes gens. Mais, monsieur, quand les maris ne peuvent réussir à ramener le coeur ou l'esprit de leurs femmes, ils ont recours à nous. Tous nos Pères se font un plaisir de venir à leur secours et de les suppléer. Je suis persuadé que madame est pleine de sens et de raison: vous devriez faire un effort pour l'amener ici. D'ailleurs, monsieur, la musique rend le calme à une âme agitée de passions, la dispose à recevoir des impressions plus douces, et la met enfin dans une situation dont tout l'art de l'époux est de savoir profiter pour ramener chez lui la paix et les plaisirs ineffables qui font le bonheur du mariage.

Bartholo

Vous me consolez un peu, Père sacristain. Je vais essayer de la conduire ici: disposez en attendant tout ce qu'il faut pour la leçon.




Scène V


Lindor, seul.



Enfin je vais la revoir. Ce nouveau déguisement peut m'ouvrir une entrée libre ici le jour, et peut-être tirerai-je un aussi grand parti de mes vacarmes nocturnes. Heureux Lindor! C'est pourtant un bon diable que ce Dom Bazile qui pour quelques pistoles d'or me prête son froc et m'envoie donner la leçon à sa place. Je vais voir ma Pauline! Contiens-toi, mon coeur. Mais songeons à préparer la leçon. (Il chante avec la harpe.) Mais je ne sais ce que j'ai ce soir. Je sens en moi non plus d'amour, cela est impossible, mais une ardeur, un feu... Cet habit est-il donc fait de la robe du centaure? Je me sens embrasé comme Hercule. Tâchons cependant de nous modérer. (Il chante avec la harpe.) On dispute, là-dedans. Si elle allait ne pas venir! O ciel! Ecoutons. (Pendant la ritournelle, il prête l'oreille au fond du théâtre. Il chante.)

"Non, je n'irai pas"...

Elle refuse.

Moi je perds, hélas!

Le fruit de ma ruse.

Je perds, hélas!...

Elle refuse!

Ingrate Pauline!

L'amour imagine

Un sûr moyen...

Et ton coeur ne te dit rien!

Je l'entends. Craignons de lui causer trop de surprise en me montrant d'abord.

Ici se termine le manuscrit du Sacristain. Mais il convient de lui adjoindre deux fragments, publiés par E. Arnould (La Genèse du Barbier de Séville, p. 100-101), qui lui appartiennent par le contenu, l'écriture, la nature et le format du papier. Ces fragments permettent de supposer qu'il y eut jadis un Sacristain complet, qui ne fut pas seulement le brouillon de quelques scènes du Barbier de Séville.




Fragment I


Lindor, Bartholo, Pauline.



Lindor

Seigneur Bartholo, je ne suis plus surpris si votre ménage est aussi souvent divisé. Avec des lubies pareilles à celles dont le hasard m'a rendu témoin, il est bien difficile qu'une jeune femme...

Bartholo, hors de lui.

Vit-on jamais pareille impudence!

Lindor

A mon égard vous avez poussé les choses...

(Trio.)

Bartholo

Oui, ravisseur infâme,

Tu subornais ma femme!

Pauline

Ciel! Pouvez-vous penser

Qu'on voulût vous offenser!

Prendrait-on le moment

Où mon époux est présent!

Lindor

Votre indiscrète colère

Insulte à mon caractère.

Bartholo

Va, mauvais garnement,

Fuis mon ressentiment!

Pauline

Un si saint personnage!

Lindor

Une femme aussi sage!

Pauline et Lindor, ensemble.

Le ciel nous vengera!

Il vous punira

De cet outrage-là!

Bartholo

Leraleralera,

Je me moque de cela.




Fragment II


Lindor, seul.



Pèlerin un autre (sic), moine le soir, ombre cette nuit, n'ai-je rien égaré parmi les flots orageux? (Pendant la ritournelle, il examine tout ce qu'il a apporté. Il chante.)

Comme un vrai moine

De Saint Antoine,

Sans patrimoine

Je vis content.

A la sourdine

Pendant matine

Chez ma Pauline

Je viens souvent.

Quand l'heure approche,

Prenons ma cloche:

Si le bonhomme

Est dans son somme,

Din din din din,

Je fais le train

Comme un lutin,

Jusqu'au matin.

Le misérable,

Qui croit au diable,

D'effroi pâlit

Et se sauve du lit.

Le bruit augmente,

Il se tourmente,

Et laisse enfin

Pauline au sacristain.

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